24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 23:49

Ces dernières semaines m’ayant usée jusqu’à la trogne, je me suis un peu laissée aller en terme de blogging, faute d’énergie. Heureusement, après moult remises en questions, j’ai trouvé un remontant sous la forme d’un film d’animation dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, sorti en 2003 : Interstella 5555.

 

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Cette œuvre a ceci de particulier qu’elle est en réalité l’illustration d’un album de Daft Punk, Discovery, donc ne comporte aucun dialogue et très peu d’effets sonores. Un peu comme un gigantesque clip d’une heure. Un drôle de projet en collaboration avec Matsumoto Leiji (papa de Galaxy Express 999 ou Captain Harlock par exemple) qui apporte au design des personnages et à l’ambiance générale une petite touche qui fleure bon les années 80-90. La question est : Le film a-t-il une valeur intrinsèque ou se contente-t-il d’être une sorte de bonus visuel à l’album Discovery ?

 

Sur une lointaine planète, à l’autre bout de la galaxie, se déroule une grande célébration. Un groupe d’extraterrestres donne un concert retransmis en direct un peu partout dans la région. L’humeur générale est donc à la fête jusqu’à ce qu’un mystérieux vaisseau pénètre dans l’espace aérien au nez et à la barbe des personnes chargées de la surveillance spatiale, trop occupées à regarder la prestation. Très vite des hommes portant des masques à gaz s’infiltrent sur scène et kidnappent les musiciens pour les emmener sur Terre. Un courageux pilote situé non loin de là entend alors le signal d’alarme et fonce à leur rescousse…

 

Je n’ai jamais trop été fan de Daft Punk. Je me souviens avoir maudit ma mère lorsqu’elle passait Around the World dans la voiture lors des longs trajets tellement ça m’était insupportable. Je me souviens aussi avoir été parfaitement indifférente à Human After All dès la première et dernière écoute tant et si bien que je suis incapable de décrire une seule piste. Discovery, je m’en souviens déjà un peu plus en ce que j’ai autrefois eu l’album (et l’ai encore) et que je l’ai écouté un peu plus, mais globalement je n’appréciais que quelques pistes par ci par là, et ça ne me faisait pas grand-chose non plus. Par contre je me souviens très bien avoir été intriguée par les clips de One More Time et Harder, Better, Faster, Stronger qui représentaient des aliens bleus sur le point d’être transformés en êtres humains. J’ai toujours voulus avoir qui étaient ces personnages, leur histoire. Et, il y a quelques jours, miracle, j’apprends par hasard qu’un film a été crée pour raconter tout ça. Une œuvre expérimentale, ça vaut toujours le coup d’essayer !

 

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Esthétisme du champ de fleurs

Je ne m’attendais donc pas à grand-chose avec Interstella 5555 mais force est de constater que oui, il possède une valeur intrinsèque. La patte de Matsumoto Leiji a un petit quelque chose d’atemporel et de nostalgique très plaisant qui situe l’action dans un ailleurs lointain et fabuleux. L’esthétisme est un aspect très important du film car bon nombre de scènes dépassent la narration simple pour faire plaisir à nos yeux : que ce soit la beauté de la planète extraterrestre, les scènes de rêve sublimes, celles de concerts rythmées et chaleureuses au niveau des couleurs, la tombe sous l’arbre, le côté fantastique est toujours largement transcendé par une imagerie, une mise en scène colorée. Or cette dernière a aussi la lourde tâche de pallier le manque de dialogues qui nuit un peu à la caractérisation des personnages, ce qui n’est pas une mince affaire. Personnellement, ayant été habituée à des œuvres un peu contemplatives comme Noir, lire dans les expressions des protagonistes me paraît rajouter à la fluidité de l’histoire et participer à l’esthétisme, je n’ai aucun problème de compréhension tant que je me laisse porter. En revanche il est clair que ça ne plaira pas à tout le monde, en particulier ceux qui aiment bien qu’on les prenne par la main pour tout leur expliquer de A jusqu’à Z.

 

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De gauche à droite : Octave, Stella, Baryl et Arpegius

 

Disco-very

L’autre moyen de transmettre les émotions et de raconter une histoire sans paroles, en plus de la mise en scène, est bien entendu la musique. Et sur ce point j’ai été agréablement surprise de constater combien Interstella 5555 transcendait les pistes de Discovery. Le mélange m’a parut très convainquant. Globalement le film n’est pas un patchwork composé de petits clips mal collés, il parvient à garder sa continuité malgré la contrainte initiale. Le découpage est également très bien foutu en ce qu’une même chanson peut très facilement englober plusieurs évènements sans qu’il y ait de dissonance : on passe ainsi d’une scène de concert à une scène d’action puis à une scène de course-poursuite tout en conservant une cohérence et un parallèle entre ce que l’on voit et ce que l’on entend (un riff peut correspondre à un plan où l’on voit les personnages courir ;  la déformation de la fin de Short Circuit avec la perte de conscience d’un personnage par exemple). Sans compter que les rares paroles coïncident plutôt bien avec les situations et se font l’écho de ce que devraient dire les personnages même si on ne les voit pas toujours ouvrir la bouche (je pense à Something About Us notamment).

 

 


 

Un conte pour grands enfants ?

Passons maintenant à l’intrigue en elle-même. Ce qui est intéressant avec Interstella 5555 c’est que c’est un film qui affiche plutôt la volonté d’être une sorte de fable, de métaphore (je reviendrais sur ce qu’elle est sensée représenter) et entre donc de plein pied dans l’univers du conte avec ce qu’il a de simple, de manichéen mais aussi de fantastique : il y a le grand méchant qui capture les extraterrestres à des fins mégalomanes et clichés, les gentils transformés en automates dénués  de volonté et forcés d’obéir à ce dernier et enfin le héros ( ?) qui vient les sauver à bord de son vaisseau-guitare et qui est amoureux de la bassiste du groupe. Qu’on ne s’attende donc pas à une complexité infinie, à des cliffhangers de folie, non rien de tout cela. Interstella 5555 peut facilement se lire comme un conte de fées muet et la mise en abime finale achève de lui conférer cet aspect un peu enfantin, comme si tout n’avait été qu’une histoire inventée par un enfant à l’aide de petites figurines, une histoire irréelle et purement fantasmagorique. Les personnages ne peuvent pas être réellement développés en prenant en compte cet angle là, ce sont davantage des représentations mythifiées et sympathiques, des rôles (le petit rigolo, la jeune fille douce et fragile, le jeune homme impétueux, le leader charismatique et raisonné), que de vraies personnes et l’absence de voix va dans ce sens : ils possèdent tous la même, la voix de l’enfant qui s’imagine dans ces petits bouts de plastiques, notre voix qui nous projetons en eux lors du visionnage du film.

 

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Stella et Shep

 

5tar 5ystem

Cependant, comme l’indique les quatre 5 présents dans le titre, Interstella a quelque chose qui dépasse le simple conte : la critique relativement subtile du star system. Subtile parce qu’à aucun moment vous ne verrez de parodie exagérée ou de satire explicite. On peut considérer que tout commence avec Harder, Better, Faster, Stronger lorsque nos quatre protagonistes, inconscients, sont sujets à une vaste entreprise de lobotomie. Alors qu’ils étaient tous vêtus pareils avec une même peau bleue sur leur planète, Earl de Darkwood (le méchant) entreprend de les classer dans des catégories après avoir soigneusement modifié leur mémoire pour les faire passer pour des êtres humains. Chacun est donc « déguisé » à partir d’un style vestimentaire bien précis : Arpegius emprunte un look rock, Stella un look country, Baryl un look metal et Octave, qu’on teint en noir pour l’occasion, un look disco. Ils entrent donc désormais dans des étiquettes, ils sont classifiables, c’est la seconde perte de leur identité. Le fait même qu’Octave ait une couleur de peau différente (alors qu’à l’origine il était bleu comme tout le monde) me paraît être un signe assez intéressant de la puissance du processus d’aliénation encore plus amplifié lorsque les Crescendolls (le nouveau nom du groupe) deviennent des stars et que l’on affiche leurs « goûts » personnels. Chaque membre est désormais une caricature de lui-même. Ainsi la fiche de Stella indique qu’elle aime ce qui est fashion, le shopping et déteste qu’on tue des animaux. Comme si toute star qui se respectait se devait de faire parti d’une association ou de défendre une noble cause (genre « Protégeons les dauphins » ou « A bas la fourrure »). Un détail aussi ridicule que grinçant à mes yeux. Mais encore une fois on est dans la critique légère. La descente aux enfers des Crescendolls se poursuit lorsque, répétant à l’infini leurs chansons telles des marionnettes privées de vie, leur célébrité les use physiquement, les force à multiplier les tournées et les autographes sans répit. Leur destinée aurait pu être funeste si Shep, le valeureux pilote extraterrestre, n’était pas venu dans le but de les libérer de l’emprise d’Earl de Darkwood.

 

 


 

Un message envers les fans ?

Ce que je me demande à présent c’est : n’y aurait-il pas encore autre chose dans Interstella 5555 ? En effet, le groupe d’aliens musiciens faisant office de métaphore du star system, il ne serait pas tout à fait déplacé d’élargir cette critique à un cadre plus large. Tout au début du film, les Crescendolls respirent la joie de vivre et dansent devant une foule en délire. Par la suite ils se retrouvent sur Terre ravalés au rang de machine pour un public, certes toujours très enthousiasme, mais « étranger ». Les terriens passent pour les véritables extraterrestres de l’histoire et si la musique sonne encore pour eux, pour les membres du groupe elle a déjà perdu son sens. Le fait que les terriens copient leur style, justement artificiel, n’aide pas à faciliter une communication déjà impossible. Lorsqu’en séance d’autographes Stella serre la main d’un adorateur et qu’elle contemple sa paume d’un air dubitatif, on a vraiment l’impression qu’elle vient de vivre une rencontre du 3e type. Et qui vient la sauver de cette situation ? Shep. Et Shep n’est pas n’importe qui, c’est un fan des Crescendolls, son plus grand fan même. Son vaisseau est tapissé de posters et il a des sentiments envers Stella, ce qui n’est pas anodin. On pourrait même voir dans Interstella 5555 une structure assez intéressante que l’on constate d’emblée lors des deux scènes de rêve (la première avec Shep, solitaire, la seconde avec Stella, partagée) qui soutiennent son développement.

 

L’introduction met en scène le groupe dans leur monde d’origine, or comme on l’apprend un peu plus tard les extraterrestres sont associés à l’idée de génie créatif, leur public est donc de la même trempe qu’eux, c’est une sorte de public idéal et idéalisé. Intervient l’enlèvement, le conditionnement pour entrer dans des cases prédéfinies, la morne vie de star qui contraste avec le paradis perdu. L’élément qui va sortir les quatre héros de leur mélancolie est donc le fan à cheval entre les deux mondes mais très proche du premier de par l’emplacement de son vaisseau et sa nature même. Le rôle du fan serait donc de soutenir ses artistes préférés, de les aider à surmonter les épreuves pour leur permettre de retrouver cet idéal de l’art pour l’art tout en gardant à l’esprit le public terrien, jamais méchant (cf Face to Face qui montre un aspect assez optimiste du genre humain) mais loin du public originel, tout en jouant pour eux. La conciliation de l’idéal avec la réalité si l’on veut (cf le concert finalement retransmis sur les deux planètes). Interstella serait donc la représentation de cette conciliation uniquement possible grâce au soutien du fan avisé.

 

Ce n’est peut-être que pure extrapolation de ma part mais la narration très libre du film laisse le loisir à de nombreuses hypothèses.

 

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Conclusion

Interstella 5555 réussit le pari de transcender un album en lui offrant une illustration tout en sortant largement de ce contexte de base. Daft Punk n’oublie toutefois pas qui sera le destinataire privilégié du film et le saupoudre d’un voile de fanservice (caméo des deux robots à plusieurs reprises, la fin) qui fera sans doute plaisir aux admirateurs du groupe. Pour les autres restera une œuvre atypique et divertissante tant qu’on ne lui demande pas d’être autre chose (il faut être prêt à écouter du Daft Punk aussi). Un bel encouragement à la collaboration entre Orient et Occident (symbolisé par le petit clin d’œil lorsque les gardiens regardent un match de foot entre la France et le Japon) qui n’a malheureusement pas eu beaucoup de descendants mais qui sait, peut-être que cela viendra un jour...

 


P.S : Je n’ai que très peu accès à Internet là où je suis en ce moment, vous m’excuserez donc si mes posts se font rares durant les vacances de Pâques.

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commentaires

Me Myself and I 13/10/2011 19:14


C'est encore grâce à toi que j'ai regardé Interstella!
Pour ma part, j'ai bien aimé One More Time, Harder Better Faster Stronger et Something about us. Mais pas trop Around the world.

En tout cas, c'était un film vraiment sympathique, merci d'en avoir parlé dans un article, sinon je l'aurais jamais vu! :)


Helia 15/10/2011 13:08



« Pour ma part, j'ai bien aimé One More Time, Harder Better Faster Stronger et Something about us. Mais pas trop Around the world » = Ben, comme moi X). En
fait, il n’y a vraiment que Discovery que j’apprécie dans les albums des Daft Punk. Le reste, bof.



« En tout cas, c'était un film vraiment sympathique, merci d'en avoir parlé dans un article, sinon je l'aurais jamais vu » = Mais c’est le but, c’est le but ;).


(Sauf quand je parle de trucs peu recommandables, ahem :x)



coyoyann 21/06/2011 02:05


Discovery, ci c'est pas leur meilleur album...

Sinon question répétitivité, "Face to Face" est vraiment bien foutue, de même pour "Superheroes". Mais ma préférée reste sans conteste "Digital Love", surtout avec l'espèce de "guitare" à la fin.


Helia 21/06/2011 17:59



« Discovery, ci c'est pas leur meilleur album... » = Ce jugement n’engage que toi ;).



Jess_otaku 29/04/2011 10:19


J'ai le Dvd dans mon placard, encore emballé en plus.
Tu m'as donné l'envie de l'ouvrir, merci ^^


Helia 29/04/2011 13:04



 « J'ai le Dvd dans mon placard, encore emballé en plus » = Pauvre petit DVD, tout seul, abandonné dans son placard ;__ ;. Si ça se trouve il est mort de froid depuis des
années dans l’indifférence la plus totale ! Va vite le réchauffer et le nourrir s’il n’est pas encore trop tard, père indigne !



Baillan 27/04/2011 00:25


Piou, j'en apprends avec cet article. Je ne savais pas que ces clips dessins animés de "One More Time" ou "Harder Faster Better Stronger" faisait en fait partie d'un véritable dessin animé...
Très intéressant, je le mets dans la liste des trucs à regarder avant mes 80 ans... :D


Helia 29/04/2011 13:03



« Piou, j'en apprends avec cet article. Je ne savais pas que ces clips dessins animés de "One More Time" ou "Harder Faster Better Stronger" faisait en fait partie d'un véritable dessin
animé... » = Maintenant tu le sais ^^. Et du coup j’aurais au moins été utile à une ou deux personnes X).



Alexandre 26/04/2011 21:44


Un article sur Interstella 5555, quelle chouette idée ! =)

C'est sûr que "Around the world" est assez répétitive comme musique. On peut reprocher la même chose à "One more time" qui est reconnue comme une des chansons les plus répétitives (chansons
françaises, chansons internationales, je ne sais plus).

En tout cas j'ai beaucoup aimé ton analyse, merci !


Helia 29/04/2011 13:03



« C'est sûr que "Around the world" est assez répétitive comme musique. On peut reprocher la même chose à "One more time" qui est reconnue comme une des chansons les plus répétitives » =
De toute façon Daft Punk est un groupe qui joue surtout sur la répétitivité, mais on va dire que j’ai ma limite invisible qui fait qu’au bout d’un moment ça devient too much. En plus de ça il y a
l’appréciation qui joue : et force est de constater qu’Around the world (qui rentre bien dans la tête cette pourriture) je la trouve moche alors que One More Time, chais pas, je supporte
sans problème. Les goûts et les couleurs, hein…


[Mais je suppose que si ma mère avait préféré passer en boucle One More Time dans la voiture quand j’étais plus jeune, je n’aurais pas été du même avis =’) ]



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